Édito 2017 | 2018

Et si Ulysse n’était jamais retourné à Ithaque... 

Dante, s’il connaissait la figure d’Homère, ignorait probablement les poèmes en langue grecque, où l’on raconte le retour d’Ulysse à Ithaque. Monteverdi l’a mis en musique dans son opéra éponyme, présenté la saison dernière. Dante s’inspire d’Ovide (Métamorphoses, XIV) et invente pour Ulysse un dernier voyage au-delà du monde connu. Après une année passée auprès de Circé, Ulysse veut reprendre la mer et conduire ses vieux compagnons fatigués à poursuivre un voyage que la magicienne prédit incertain, terrible et dangereux. Ce besoin de reprendre le voyage, ce besoin intarissable de connaître le monde et d’en devenir un expert, comme des vices des hommes et de leur valeur, est plus fort que tout, plus que de revoir son fils, son vieux père, sa femme. Ulysse décide d’aller au bout du voyage.

Il franchira donc les colonnes d’Hercule, laissant Séville d’un coté et Ceuta de l’autre et s’aventure dans l’inconnu, avant que son bateau ne sombre, corps et biens, sous un ciel où pointent des étoiles déjà différentes. Pour convaincre ses vieux compagnons paresseux il leur avait dit : « Vous n’êtes pas nés pour vivre comme des animaux mais pour suivre la voie de la vertu et de la connaissance ». La raison et l’intelligence cette fois ne pouvaient triompher face aux interdits divins.

Dans Si c’est un homme, Primo Levi reprendra cette aventure d’Ulysse. Dans le camp d’Auschwitz, ce chant de la Divine Comédie lui revient comme l’impulsion de ne pas accepter son destin présent, d’aller au-delà des barrières, de reprendre la mer, de se souvenir qu’il est un homme fait « per seguire virtute et canoscenza ».

Marguerite Yourcenar, dans Le Temps, ce grand sculpteur, nous rappelle elle aussi les deux portes de la Méditerranée, l’Hellespont à l’Est et les Colonnes d’Hercule à l’Ouest, que bordent les Hespérides, le seuil du couchant. Mais « méditerranéenne, l’Andalousie ne l’est pourtant qu’à moitié. Elle est en porte à faux sur l’Atlantique comme la Grèce sur l’Asie » nous dit-elle.

Elle ajoute : « C’est surtout au début du XVIe, tout près de l’époque où, par un hasard héraldique, l’image de la Toison d’Or commence de hanter les rêves des courtisans de Charles Quint, que l’Atlantique devient effectivement la mer Océane, dont Colomb, Pizarro, Cortez ont été les Argonautes, et où la Floride et le Mexique font figure de colchides. La nudité et la force de cette terre, les vastes espaces inoccupés des plateaux et des sierras rapprochent pour ainsi dire l’Espagne, par delà l’Océan, des pays encore presque sans histoire. Le port de San-Lucar, d’où les premiers galions cinglèrent vers l’Ouest, le monastère de la Rabida où Colomb médita son voyage, les archives de Séville où sont pieusement conservées les cartes et les mappemondes des grands explorateurs, sont des lieux où une image planétaire du monde s’est imposée à l’homme ».

Vivre pour suivre vertus et connaissance, voyager pour connaître toujours davantage, au-delà des mondes connus, par-delà nos certitudes, avec l’ardeur de devenir experts du monde, des vices des hommes et de leurs valeurs : voilà bien au fond ce qui nous anime, notre ultime ambition, qui nous fera errer des délices des Jardins des Hespérides aux portes du nouveau monde pour découvrir ces musiques d’Espagne, du Portugal et d’Amérique Latine. Une saison artistique, c’est toujours un voyage proposé au public que l’on emmène aux confins de ses émotions, de ses connaissances, de ses sentiments. Il nous élève et nous grandit, tous, amateurs, curieux ou néophytes. Si ces voyages, ces escales musicales en terra cognita ou incognita nous émerveillent et nous questionnent, ils nous transforment aussi. Profondément et intimement. Car c’est d’abord l’émotion qui fait parler les cœurs et nous donne vie, nous met en mouvement. De Pygmalion de Rameau avec Emmanuelle Haïm et Robyn Orlin, à El Prometeo de Draghi par Leonardo García Alarcón et la Cappella Mediterranea, de Pinocchio du tandem Boesmans-Pommerat dirigé par Emilio Pomarico, des Contes d’Hoffmann réinterrogés par Mikaël Serre et Fabien Touchard au Simon Boccanegra mis en scène par Philipp Himmelmann, des cantates baroques de MéChatmorphoses au Ballet royal de la nuit emmené par Sébastien Daucé, ces œuvres seront autant de questionnements sur la transformation, la métamorphose de nous-mêmes, dans notre rapport aux autres, au pouvoir, qu’il soit politique ou celui de créer.

Je vous invite à prêter main forte à Don Quichotte et partir à l’assaut des moulins de la Mancha et du nouveau monde, et aussi de ceux, plus proches de nous, qui sont encore pour certains d’effrayants géants sur le chemin de la découverte de l’autre et de la connaissance. 


Laurent Joyeux
Directeur général & artistique